Lire son avenir dans un bouillon de poulet

Je suis née un 15 août, à Edmundston, dans le nord-ouest du Nouveau-Brunswick. Ma mère est une Boudreau, mais je porte le nom de mon père, Bellefleur. Déjà là, en terme d’identité, c’est lourd : une Brayonne, née la journée de la fête nationale de l’Acadie, d’une mère dont le nom est quasi épidémique en Louisiane et d’un père d’une lointaine descendance française. Ajoutez à ça 6 ans chez les Chiacs, 6 ans chez les Franco-Manitobains et 2 ans dans la métropole de la belle-province. Tche mess.

Je suis un pot-pourri franco-canadien. Et comme tout pot-pourri, des fois ça sent bon et frais, mais des fois c’est tellement too-much que ça lève le cœur. Quand c’est le mal de cœur (ou du pays) qui l’emporte, la Canayenne-Française en moi trouve réconfort dans la bouffe.

N’y a t’il pas de plat plus universel que la soupe au poulet pour soigner tant les grosses grippes que les âmes meurtries? Chez ma mère, c’est le stew qui joue ce rôle. Un gros bol d’épais ragout de poulet, accompagné d’une ploye au beurre. Une fois migrée à Moncton, j’ai troqué mon stew pour le fricot acadien. Un bouillon clair avec une généreuse portion de poulet et de légumes, beaucoup de sarriette et de beaux gros dumplings. Au Manitoba, c’était plutôt la soupe aux pois ou le bortsch, rien à voir. C’est cependant là-bas que j’ai rencontré le Cajun qui, un jour, profiterait d'un moment d'inattention de ma part pour transformer mon fricot en pseudo fricassée. (Ne jamais laisser un Cajun seul dans la cuisine!) Mi chemin entre le sauté et le ragoût, la fricassée est servie sur du riz. Le poulet y est encore sur l’os et son bouillon, bien relevé, est épaissi à l’aide d’un roux.

J’étais donc bien contente de voir, en lisant Le Livre de la nouvelle mariée, que je pourrais bientôt ajouter à mon répertoire une version québécoise de ce plat typique de l’ère de la Dépression.

La recette tel que présentée dans le livre laisse beaucoup à l’interprétation, mais pour avoir cuisiné à maintes reprises différentes variantes de soupe au poulet, je n’ai pas trop eu de difficulté à suivre les indications. Du moins, jusqu’à ce qu’il soit temps de préparer les dumplings. 


« Mettez ½ tasse de beurre dans poêle à frire, quand il est chaud, ajoutez une demi-tasse de farine et laissez cuire dix minutes en remuant constamment. Ne laissez pas brunir cette sauce. »

Méthode traditionnelle pour obtenir un roux. C’est la première fois que je prends connaissance d’une recette de dumpling qui utilise ce procédé.

« Ajoutez du bouillon de poulet, par petites quantités pour délayer une sauce claire qui coulera facilement. »

Pour en arriver à une sauce claire, il aurait fallu y ajouter presque la totalité du bouillon de la soupe. Ce qui aurait été tout à fait normal si, à ce point, j’avais voulu épaissir celle-ci. Le but, cependant, était de faire des dumplings. J’ai donc choisi de m’en tenir à environ 2 tasses de bouillon.

Au moment d'ajouter l'oeuf

« Retirez du feu et une fois refroidi ajoutez un ou deux œufs battus et mêlez bien. Laissez tomber par cuillerée dans la soupe bouillante et laissez bouillir durant quinze ou vingt minutes. »

Je n’étais pas convaincue de ces dernières étapes, mais j’ai tout de même procédé. Des nouilles semblaient vouloir prendre forme au moment de laisser tomber les cuillerées de mélange dans le bouillon, mais elles se sont vite désintégrées, laissant derrière de gros grumeaux. Dans l'espoir de sauver ma soupe, j’ai vite brassé au fouet le tout, ce qui eut pour effet de défaire le poulet en petits filaments, d’amocher les patates et d’épaissir considérablement la soupe. Le résultat en fut un qui s’approche du stew comme on le fait par chez nous, mais la texture était moins qu’idéale. 

Les "caillots" de dumplings

Je ne sais pas trop quelles conclusions tirer de cette recette. Le français un peu massacré de celle-ci me porte à croire qu'elle fut peut-être traduite d'une version anglaise. Des erreurs ou des oublis auraient pu s'y glisser au moment de la transcription. Franchement, pour un livre qui contient trois recettes intitulées "homard à la crème", j'ai le pressentiment qu'on y a priorisé la recherche de commanditaires au travail de révision et d'édition!


Il serait donc facile d’oublier cette recette et de retourner à mon stew ou à mon fricot; de chausser mes vieux souliers confortables. Comme je me dis qu’il serait parfois plus facile de retourner en Acadie les jours où Montréal fait cailler ma sauce. Mais j’en ai décidé autrement. Tout comme chaque place où j’ai vécu m’aide à forger mon identité, je retire de chacune de ces recettes un petit quelque chose. D'ailleurs, le Congrès mondial acadien aura lieu, cet été, dans ma région natale. Le Nouveau-Brunswick, le Québec et l’État du Maine collaborent pour une première fois dans la tenue de cet événement. Je crois que ce sera l’occasion parfaite d'y mettre à l’épreuve une version « fusion » de mes soupes au poulet. Et qui sait, peut-être retrouverai-je par le fait même mon équilibre à moi?


D’ici là, je laisse la sauce mijoter.

(Texte par Emili Bellefleur)

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