L'homard Clarence ... à Willie à Octave de l'autre bord du 'tchai



« Peux-tu croire qu'y'en a y'une qui m'a demandé pour la terre pis la mer?"exclame une serveuse de Shédiac à une amie concernant ce qu'elles jugeaient les demandes « hautaines » des touristes québécois envahissant leurs plages et leurs terrasses.

Son amie lui répond :"Ouaille! Pis y'une autre m'a demandé pour une guenille de houmard. 'Tcheu affaire. Ouelle, j'ai dit à la cuisine de m'bailler une rag pis du lobster. »

Maintenant établie à Montréal depuis quatre ans, je comprends encore plus cette frustration linguistique entre Acadiens et Québécois.  On m'a dit à plusieurs reprises que mon accent est adorable, « folklorique » même. On m'a aussi déjà informé que je n'étais pas une vraie Francophone et que la francophonie hors Québec n'est qu'un mythe inventé par les fédéralistes. Plus récemment, un gars que je commençais tout juste à fréquenter m'a demandé si j'étais « même capable de faire des phrases ». Ouelle, guess chissé qui va pas l'caller back!

Dépendamment du jour, ma langue peut être une source de fierté — une façon de me distinguer dans une ville où tout l'monde semble trop se ressembler, mais peut aussi être une source d'insécurité qui frôle un sentiment d'infériorité. Dans le domaine universitaire, cette attitude met ma crédibilité en jeu. Si je fais une faute en français, c'est parce que je suis acadienne et non parce que je suis humaine. En essayant d'éviter mes « drôles d'expressions », je sonne incertaine et parfois on me répond en anglais puisqu'on présume que ça va me rendre plus à l'aise.

Afin de poursuivre mes études doctorales, j'ai dû quitter ma ville natale. Si au niveau professionnel je cherche la terre et la mer, est-ce que je dois encore plus abandonner mon petit coin de pays ?

Depuis mon départ du Nouveau-Brunswick, mes frères me disent que je perds mon accent et se moquent de moi puisque, selon eux, je me crois trop bonne pour parler comme eux. Non, mais... j’peux juste pas gagner!

Au dernier semestre, j'ai été une invitée dans un cours d'histoire à l'Université de Montréal où j'ai présenté les différentes expériences des Acadiennes au tournant du 20e siècle. Autant que j'aie enfilé un veston pour paraître plus professionnelle, j'ai tenté de parler un français neutre. Ça marché ... jusqu'à tant que je me sois rendue à la section sur les homarderies du Sud-Est du Nouveau-Brunswick — les shoppes à homard. La façade est tombée le moment que j'ai dit le mot « homard ».

Parce que pour moi, l'emphase est sur le 'H', le 'O' est prononcé 'OU', et je roule le 'R' à 'mort'. C'est pas un O-mar, c'est un hhhh-ou-marrrrd. C'est comme si j'avais flashé la classe avec mon acadianité.

Chez nous, on se régale d'un homard bouilli lancé dans un cooler et qu'on mange avec nos manches roulées à une table de pique-nique, ou en lobster roll (guédilles de homard ... et non guenille de homard) sur un hotdog bun bien grillé et beurré avant de se rendre à la plage.

Bien que chez nous, le homard est sans prétention, il se retrouve également sur les tables les plus raffinées comme celle d'Escoffier. Dans les pages de la bible culinaire, on retrouve plusieurs recettes pour le crustacé: le homard à la parisienne, la sauce Newburg, et le soufflé au homard, en sont quelques exemples. J'ai choisi le homard Clarence:



Placide et Valentin, mes deux homards, ont d'abord partagé un jacuzzi au court-bouillon. Une fois rouge vif, je les ai placés de côté pour qu'ils refroidissent suffisamment pour être manipulés.

Dans un chaudron, j'ai préparé un fumet de poisson (no. 11)  avec un ognon, du persil, du vin blanc, du filet de sole et un peu d'eau. Dans un autre, j'ai préparé du riz à l'Indienne et dans un dernier chaudron, j'ai commencé ma sauce Béchamel au cari (no. 28) : à mon roux blanc, j'ai ajouté du lait bouilli, un ognon frit dans du beurre et l'assaisonnement suivant : sel, poivre, muscade, thym frais et cari.

J'ai placé la chair des queues de homard dans un poêlon avec quelques gouttes de fumet de poisson. Dans un bol, j'ai ajouté le restant de la chair de la carapace et un peu de tomalli. J'ai ajouté quelques gouettes de crème et j'ai pilé le tout. J'ai ensuite passé au tamis et ajouté le liquide à la viande pour ensuite incorporer la sauce Béchamel.

J'ai rempli les coquilles avec le riz à l'Indienne et j'ai ensuite posé les morceaux de homard, la sauce, et surtout la pièce de résistance : les tranches de truffe noire.



C'était très bon — riche et complexe comme goût. Mais, est-ce que c'était meilleur qu'un lobster roll? Pas comparable. Un n'est pas supérieur à l'autre — ils sont juste différents ... un peu comme nos accents.

Le homard Clarence n'a pourtant pas comblé mon craving et maintenant mon homesick heart est encore plus gros et compte les jours à mon retour à la côte. L'été en Acadie est le paradis terrestre et je m’ennuie — bonne saison d'homard à tous!



1 comment :

  1. "Si je fais une faute en français, c'est parce que je suis acadienne et non parce que je suis humaine."
    T'as visé en plein dans le mile avec cette phrase, ha!

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